"On dit de quelqu'un qu'il est mort pour la liberté. La formule est ronflante, mais ne suscite pas beaucoup d'émoi. Si l'on précise qu'il adorait les harengs pommes à l'huile et jouer au foot avec son fils sur le petit terrain communal, à côté de l'école, on commence à savoir ce que signifie mourir pour la liberté.

C'est cela qui manque aux politiques. Quand ils disent dans une émission qu'ils aiment les harengs pommes à l'huile, c'est avec un sourire guindé. Oui, je veux bien répondre à votre question, mais soyons clairs : j'abandonne du coup toute idée de sérieux pour vous livrer un détail prosaïque qui n'est pas à dédaigner -mon conseiller en communication m'a dit que cela pourrait me faire gagner des points- mais c'est quand même complètement à côté du grand sujet, du vrai sujet.

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Mais ceux qui sont morts restent d'ici. Ils ne souhaitent pas brûler tout seuls comme une cire pure. Je crois qu'ils s'apaisent seulement quand nous jouons au foot avec un enfant, quand nous pensons à eux dans la chair de la vie, dans le croquant des ronds de carotte et la fraîcheur légèrement confite des morceaux d'oignons. La mort les éloigne sans recours quand nous ne les invitons plus à manger des harengs pommes à l'huile". 

Philippe DELERM (Le trottoir au soleil)